« La canne et le bâton dans l’ombre de l’escrime » | Le Monde | 2012

Un article sur la canne et le bâton a été publié vendredi 23 mars 2012, sur le site web du journal Le Monde, dans la rubrique Sport / Sports de Combat et également sur le blog « AU TAPIS » du MONDE.

Cet article a été rédigé par Florent Bouteiller que nous tenons à remercier trés chaleureusement 🙂

La canne et le bâton dans l’ombre de l’escrime

Disciplines françaises très courues au XIXe siècle, la canne et le bâton sont tombés dans l’anonymat après la première guerre mondiale. A la fin des années 70, Maurice Sarry les a réhabilitées. Depuis, une poignée de clubs comme l’ASCA à Paris, entretiennent la flamme de ces deux sports aériens pratiqués par moins de 2000 adeptes qui seront présentés au Festival des arts-martiaux le 24 mars à Bercy.

La canne au bourgeois, à l’homme des villes ; le bâton au paysan, au campagnard. D’emblée, le clivage est marqué entre ces deux « accessoires », révélateurs au premier chef d’un certain statut social. Elément vestimentaire du XIXe siècle, la canne était aussi connotée que la coupe de cheveux, le chapeau, les gants ou encore la cravate. Le journaliste et caricaturiste Charles Philipon (1800-1862), père du célèbre Charivari, en a même dressé une sociologie. Par voie de conséquence, il était inévitable qu’elle laisse son empreinte sous la plume des écrivains, qui aiment tant croquer les us et coutumes de leur temps.

Déjà dans Gargantua (1534), le fils de Grandgousier faisait son apprentissage, juché sur le dos d’un laquais, maniant un court bâton qui ressemblait à une canne. Dans Ivanhoe (1819), le romancier Walter Scott décrit un fameux combat de bâton entre l’écuyer Gurth et le brigand Miller. « Des scènes comme celle-ci, la littérature en est truffée, assure Frédéric Morin, professeur de canne et bâton à l’Association sportive de canne d’arme Paris (ASCA). On retrouve la canne chez Flaubert, Hugo, Dumas… parce que c’était un véritable accessoire d’époque et que ça donnait un côté romanesque à leurs personnages. » Pour s’en persuader, il n’y a qu’à consulter le site de ce fondu de bâton, trésor d’archives qui répertorie des documents où il est question de ses deux activités. Des activités ? « Plutôt des passions, corrige M. Morin. Avec les années qui passent, ma pratique du bâton est même devenue une philosophie de vie. »

Nous voilà au lycée Voltaire, dans le 11e arrondissement de Paris. Sur les coups de 19 heures, de drôles d’ombres arpentent les escaliers en chêne, se faufilent dans les couloirs labyrinthiques de l’établissement. De leur silhouette, on distingue les bosses et les pics qui poussent dans leur dos. Et quand enfin la lumière éclabousse l’immense gymnase où ils pénètrent, ils déposent les sacs où s’entassent les casques, les bâtons et cannes serrés comme des mikados dans leurs étuis.

La canne et le bâton, tous les bénévoles de l’ASCA y sont un peu venus par hasard. Ils y sont restés par passion. « Quand j’étais étudiant, je voulais faire de l’escrime, mais l’équipement coûtait trop cher, se souvient Frédéric Morin. Alors je me suis rabattu sur la canne. » Ce sport de combat est en effet des plus accessibles. Pour une tige de châtaignier de 95 cm de long, il vous en coûtera 4,50 euros. Quant à l’équipement, une paire de baskets, un jogging et un t-shirt suffiront, les protections et casques étant généralement fournis par les clubs. « Ce qui est super dans cette discipline, c’est qu’on manie très vite les armes, on pratique sous forme de jeux et on s’amuse beaucoup », explique M. Morin. A 28 ans, Quentin Lauthier ne dira pas le contraire. Il y a six ans, quand ce joaillier est monté à Paris, il voulait se remettre au sport. Seul impératif (de taille), son métier exigeait qu’il ne prenne aucun risque au niveau des mains. « Frédéric Morin m’a tout de suite rassuré. Nous avons des protections efficaces et j’ai rapidement été convaincu. Maintenant, je suis moi-même professeur de bâton », sourit-il.

Le principe de la canne est des plus simples. Deux tireurs s’affrontent dans un cercle de 9 mètres de diamètre. Une main dans le dos, chacun doit marquer des points en touchant son adversaire à la tête, au flanc ou au tibia. Mais attention, on ne touche pas n’importe comment, la technique et l’esthétique vont de pair. « La canne, c’est plus un échange avec son partenaire qu’une joute proprement dite. On n’est pas dans l’adversité. Tout le jeu consiste à exécuter des figures complexes, aériennes, en évitant de se faire toucher. »

Si la canne d’arme fait son apparition dès le Moyen-âge où elle est utilisée dans les salles d’armes pour éviter les blessures, c’est au XIXe siècle qu’elle connaît un essor considérable. « A l’époque, il y avait des édits qui interdisaient l’usage des épées, raconte Frédéric Morin. La canne est devenue non plus qu’un accessoire vestimentaire mais aussi un outil de défense. » Pour s’en persuader, il n’y a qu’à revoir le célèbre feuilleton Les Brigades du Tigre. Après la première guerre mondiale, le caractère vestimentaire de la canne étant passé de mode, sa pratique a tendance à disparaître. « Et en tant que sport, notre discipline a été étouffée par l’escrime », déplore Frédéric Morin. Il faudra attendre la fin des années 70 pour que Maurice Sarry réhabilite et codifie ce sport pratiqué aujourd’hui en France par un petit millier de personnes.

Frédéric Morin, un des rares spécialistes en France du double bâton.
Idem pour le bâton, dont les experts se comptent sur les doigts d’une main. L’accessoire d’1,40 m pour 400 grammes est lui aussi passé de mode. Pourtant, la pratique du bâton demande une grande dextérité et une bonne condition physique. « C’est un sport à part entière. On sue et les techniques, mêmes de base, ne sont pas évidentes à réaliser », argumente Frédéric Morin, un des seuls spécialistes à pratiquer le double-bâton. Pour participer au relèvement de la discipline, l’ASCA a élaboré un système de notation des échanges en bâton.

Note artistique et technique… comme au patinage, l’expression compte beaucoup. « Nous ne travaillons jamais en force, même si parfois les échanges sont rapides. Dans le bâton tel qu’on le pratique chez nous, on va rechercher la maîtrise et la beauté des mouvements. » A cela s’ajoute une note collaborative. Ainsi, entre deux bâtonnistes de niveau différent, le plus expérimenté sera jugé sur sa faculté d’adaptation et sa propension à mettre en valeur son partenaire. « En fait, tout notre travail est axé sur une recherche de sensations. Pour moi, c’en est même devenu une philosophie de vie », conclut Frédéric Morin. Pour Quentin Lauthier, c’est du pareil au même. Et il préfère rire des boutades que lui lancent les passants. « On me fait souvent des vannes sur les personnes âgées. Parfois, dans la rue, on m’accoste pour me demander si la pêche a été bonne », plaisante-t-il. Car si les pratiquants sont peu nombreux, les joailliers ne courent pas non plus les rues. Et tout ce qui est rare est cher.

Florent Bouteiller

Sources et crédits Photos : Florent Bouteiller pour Le Monde
http://www.lemonde.fr/sports-de-combat/
Le blog : http://combat.blog.lemonde.fr/2012/03/23/la-canne-et-le-baton-dans-lombre-de-lescrime/