Le bâton français | notre École

Il m’arrive très souvent, lorsque je porte mon sac à bâtons en bandoulière, que l’on me demande si je fais du Kendo…ou bien si ce sont des bâtons de marche ou des cannes à pêche !

Leçon perpétuelle d’humilité ! Force est de constater que la pratique du bâton français ou de la canne de combat reste relativement confidentielle, malgré des atouts indéniables, sportifs, esthétiques ou culturels !

Historiquement, la canne – en tant que substitut de l’épée – se retrouve dans les mains des bourgeois du 19ème siècle, qui pouvaient l’utiliser pour se défendre des Apaches, à Paname, ou pratiquer une version plus académique avec des professeurs de savate… le bâton, quant à lui, est présent depuis longtemps, dans les salles d’armes, dans les mains des paysans, des voyageurs ou des compagnons ! Il est utilisé par l’armée, à fois comme accessoire de gymnastique mais aussi comme arme d’entraînement. Il faut attendre les années 1970 pour que Maurice Sarry dépoussière l’escrime à la canne pour la transformer en sport de combat codifié et moderne. Il propose différentes règles qui structurent la pratique, la sécurise et permet de la proposer en périphérie de la savate – boxe française. C’est ainsi que la canne de combat devient une discipline sportive à part entière, début des années 1980, accueillant ses premiers licenciés. Un brevet d’État est créé et la délégation est confiée à la Fédération Française de Savate Boxe Française et disciplines associées (dont la canne et le bâton feront partie). La canne s’est tout de suite dirigée vers une pratique plutôt compétitive, en délaissant un peu le bâton. Il faudra attendre les années 1990 pour que certains pratiquants s’intéressent un peu plus à cette discipline en s’appuyant sur les bases proposées par Maurice Sarry (qui n’avait pas pu terminer son œuvre).

Que ce soit en canne ou en bâton, l’objectif est de toucher son (sa) partenaire avec une canne ou un bâton, sans se faire toucher, en respectant différentes contraintes techniques. La canne mesure 95 cm de long, tandis que le bâton 1,4 mètre. Il faut noter que ces armes sont en châtaignier et sont tronconiques, ce qui est un point très important au niveau de l’équilibrage du bout de bois !

Je souhaiterais vous proposer de laisser la canne de côté, avec cette superbe photo d’une esquive sautée et riposte en tête [insérer photo] pour faire le focus sur le bâton, qui est une pratique particulièrement riche et qui, je l’espère, pourra intéresser les curieux kendokas !

Le bâton français, parfois plus qu’un sport !

La caractéristique essentielle de cette discipline réside dans la notion de distance contrainte : les touches, pour être valides, doivent se faire avec le quart supérieur de l’arme (tenue à deux mains, dans le prolongement du bras) ! Si on ajoute les déplacements dans tous les sens, on comprend vite que le corps doit se mettre au service du bâton pour que la touche soit validée.

Cette validation de la touche correspond à un ensemble de règles (coup armé, développement complet du bras, pas de coup sabré, respect des zones de touche – tête – flanc- jambe … ) qui peuvent être contraignantes au début de la pratique, mais qui garantissent la sécurité des pratiquants. A ce niveau, l’on peut utiliser des protections (masque d’escrime rembourré, gants, protèges tibias, coquille / coque plastron pour les femmes, voire veste matelassée)…cependant, à niveau élevé ou en démonstration, je demande à ce qu’aucune protection ne soit utilisée. Ce point est une caractéristique de notre école, car elle implique la recherche d’une collaboration essentielle entre les deux bâtonnistes liée à une certaine aptitude technique. On doit absolument rester dans le contrôle, que ce soit en attaque ou en défense (parade / esquive). Car il n’est pas question de faire mal à l’autre !

Oui, le sport de combat peut dépasser un peu ce cadre et se transformer, pour certains d’entre-nous, en une Voie. Pas une voie martiale, mais plutôt une façon d’être et de penser, de partager, qui va au delà de l’aspect strictement sportif. C’est également l’idée de faire corps avec son arme, dans l’espace, simplement, en accord avec son partenaire !

Nous travaillons beaucoup les manipulations de l’arme. Ce sont à la fois des exercices permettant d’acquérir une grande dextérité, une liberté, mais aussi de lancer des mouvements qui doivent ensuite entrer dans le cadre codifié par la discipline. On ajoute un peu d’incertitude en jouant avec les déséquilibres qui doivent être contrôlés, en fin de compte, pour qu’une touche soit valide. C’est un peu comme si on s’autorisait à faire des tricks (comme disent les plus jeunes – c’est à dire des combinaisons esthétiques avant tout), pour rechercher plus d’inertie dans son arme, en mobilisant son corps dans l’espace.

Parfois, nos échanges sont comme des danses improvisées, mais avec des armes qui peuvent faire relativement mal. Car il faut le garder en tête, on peut s’entraîner seul bien entendu, mais l’objectif reste de s’opposer à un autre bâtonniste qui peut décider de vouloir vous rappeler au moment présent !

Ces mouvements qui facilitent le geste permettent de sortir du cadre rigoureux de la pratique et de ce côté un peu ampoulé que l’on peut voir sur les vieilles gravures de bâtonnistes du temps passé. Certes les valeurs de courtoisie, de respect, sont toujours présentes, mais elles se situent bien dans un contexte contemporain, avec une réflexion sur les sensations que l’on ressent.

Cette analyse constante de ses propres sensations, est, de mon point de vue, primordiale pour garantir une pratique honnête et responsable.

ASCA - batoncanne.com
© KARATE BUSHIDO

Une exigence technique

Il existe 9 coups codifiés en bâton français : croisé tête, croisé bas ou croisé jambe, latéral extérieur, latéral croisé, coulissé horizontal, coulissé vertical, piqué et enfin enlevé et brisé ! Ces coups sont souvent exécutés à base de moulinets, de cercles réalisés en respectant des trajectoires verticales ou horizontales. Il n’y a jamais d’obliques (pas de coupe). Les différents coups, en attaque, sont enchaînés et permettent de créer de nombreuses combinaisons (voltes, changement de garde, alternance des surfaces de frappe, feintes, traversées, fentes, flexions, sauts…) . En défense, le bâtonniste peut parer ou esquiver, en respectant des contraintes de priorité. Certains coups sont particulièrement rapides et peuvent atteindre une fréquence dépassant les 100 coups par minute.

Certains mouvements sont relativement simples à apprendre… mais nécessitent un long et constant apprentissage pour arriver à les exécuter simplement …comme dans de nombreuses autres disciplines ! Je demande notamment aux pratiquants de sentir la pression exercée dans leurs mains, le nombre de points de contact avec l’arme, savoir s’ils sont bien équilibrés, au niveau de leurs appuis, décontractés… et comment ils sont dans l’espace, en mouvement, quelles forces s’exercent lorsqu’ils font des voltes, pour rechercher de l’inertie…

C’est en recherchant l’excellence dans l’exécution des mouvements de l’ensemble corps-bâton-espace, que le bâtonniste progressera et pourra avoir une certaine liberté dans sa pratique.

C’est en ce sens que le bâton français reste un sport d’opposition esthétique, exigeant et moderne.

En espérant avoir le plaisir de vous inviter à découvrir, en salle, cette merveilleuse discipline. « En place pour le salut, prêt pour le salut, saluez ! »

© Hervé Thouroude / ASCA Paris

Frédéric Morin (Professeur BEES1 Canne et Bâton). 5 participations au Festival des Arts Martiaux de Bercy_Accor Hôtel Arena. Auteur du livre « Une approche du bâton français ». Président de l’ASCA Paris

NB: ce texte a fait l’objet d’une parution dans le KENDO MAGAZINE de septembre 2021 (distribué par le Comité National de Kendo)

https://fr.calameo.com/kendomagazine/read/006633091fb0464216d6c?fbclid=IwAR2vj7orebGDIaE5S2wKhBfrVyATYmRQsGnNVMJI2bUYwKxnjOwCru6QOgo